Des membres de la famille de Géraldine, une victime de féminicide, à l'hôpital Jamot de Yaoundé, le 18 septembre 2026 ( AFP / Daniel BELOUMOU OLOMO )
"Perdre ma mère est un cauchemar, le choc est intense. Je n’arrive pas à croire ce qui s’est passé", confie en pleurant Courage Anushuni, 18 ans, fils unique de Géraldine Achia, une institutrice camerounaise battue à mort. Son compagnon est le principal suspect.
Le nombre de féminicides ne cesse d'augmenter au fil des ans au Cameroun: 50 en 2023, 67 en 2024 et 77 en 2025 selon les autorités. Et 50 cas ont été recensés entre janvier et avril, selon les derniers chiffres officiels publiés par le ministère de la Promotion de la femme et de la famille.
De quoi susciter une vive indignation dans l’opposition et parmi les ONG, ainsi qu’une réaction virale de la star de l’équipe féminine de football du Cameroun, Ajara Nchout Njoya.
Selon l’ONU, l’Afrique enregistre le taux de féminicides le plus élevé au monde, avec trois cas pour 100.000 femmes, contre 0,5 en Europe.
Le fléau touche aussi d’autres pays du continent, comme l’Afrique du Sud, où neuf femmes ont été tuées dans une série de meurtres qui suscite un vif émoi depuis le 15 juillet.
Meurtre
Au domicile de la sœur aînée de la victime, à Emana, un quartier populaire de Yaoundé, ses proches, le visage marqué par la tristesse, peinent à contenir leur émotion alors qu’ils organisent les obsèques.
Entourée de sa famille, Régina Mbatiabuh Ngukum se remémore avec douleur son arrivée à l’hôpital, où elle a découvert le corps de sa sœur trentenaire recouvert d’un drap.
Des proches veillent la dépouille de Géraldine, victime de féminicide, dans une chapelle de l'hôpital Jamot à Yaoundé, le 18 septembre 2026 ( AFP / Daniel BELOUMOU OLOMO )
"J’ai vu son visage défiguré, couvert de marques de coups, la bouche déchirée et la mâchoire brisée", confie-t-elle les larmes aux yeux à l'AFP.
Géraldine avait rencontré son conjoint en décembre 2025. Ils s’étaient mariés traditionnellement en juillet.
Le soir du meurtre, son mari a affirmé s’être disputé avec elle après une sortie, au cours de laquelle elle serait rentrée avec une bouteille de bière à moitié vide à la main.
Sa sœur conteste cette version. Elle est catégorique : Géraldine ne sortait pas. À l’hôpital, elle récupère le téléphone de sa sœur et découvre, sous le choc, une série de photos de Géraldine, le visage couvert de bleus.
"C'est grave"
Pour la sénatrice Françoise Puene, engagée depuis des années dans la défense des droits des femmes, cette hausse s’explique par plusieurs facteurs : "Les femmes dénoncent de plus en plus, mais aussi la crise économique. Depuis la Covid-19, les violences ont pris de l’ampleur".
Dans son centre, elle dit avoir accompagné plus de 5.000 femmes vers l’indépendance grâce à des programmes de microcrédit et sensibilisé plus de 300.000 personnes aux droits des femmes.
Un homme montre une photo de Géraldine, victime de fémicide, sur son portable à Yaoundé, le 10 septembre 2026 ( AFP / Daniel BELOUMOU OLOMO )
"D’après les statistiques, nous constatons un meurtre toutes les dix minutes. Depuis que vous êtes en train de m’interroger, déjà deux femmes ont été assassinées. C’est grave ! C’est grave !", lance-t-elle aux journalistes de l’AFP.
La psychiatre Laure Justine Menguene pointe la société patriarcale et une éducation violente, dans laquelle l’homme "grandit avec cette idée qu’il est supérieur à la femme".
Viviane Tathi Yende, cofondatrice de l'association Stop Féminicides 237 et présidente de Sourires de femmes, évoque d’autres facteurs : consommation d’alcool et de drogues, difficultés économiques, tensions entre traditions et modernité et sentiment d’impunité.
"Il y a beaucoup d’impunité et de tabou autour de la répression des auteurs de violences. À chaque fois, on privilégie un arrangement à l’amiable", déplore-t-elle.
Une loi en préparation
La réponse judiciaire est au cœur des revendications. Martine Ahanda Tana, juge d’instruction à Yaoundé, estime qu’une législation spécifique permettrait d’harmoniser la réponse aux meurtres de femmes dans un contexte de violences conjugales.
Le Code pénal camerounais ne reconnaît pas explicitement le terme de féminicide. La justice qualifie ces crimes de meurtre ou d’assassinat, sans référence au genre de la victime.
La juge d'instruction camerounaise Martine Ahanda Tana au tribunal de Yaoundé, le 16 septembre 2026 ( AFP / Daniel BELOUMOU OLOMO )
"Tant qu’il n’y a pas de texte spécifique, chaque magistrat va se baser sur les faits qui lui sont présentés et sur le Code pénal", explique-t-elle.
Selon elle, une loi définissant précisément le féminicide et prévoyant des sanctions adaptées permettrait d’établir un cadre juridique commun.
La ministre de la Promotion de la femme et de la famille a annoncé fin août qu’un projet de loi, en préparation depuis plusieurs années, faisait consensus et devait être examiné lors de la session parlementaire de novembre.
Face à la lenteur des institutions, les réactions se multiplient.
Le parti d’opposition MRC a dénoncé dans un communiqué "une passivité coupable" du gouvernement de Paul Biya, 93 ans et au pouvoir depuis près de 44 ans.
Human Rights Watch a appelé fin août les autorités camerounaises à prendre des mesures immédiates contre les violences basées sur le genre, après plusieurs meurtres de femmes signalés entre le 6 et le 26 août.
Courage Anushuni, le fils de Géraldine, victime de féminicide, à Yaoundé, le 16 septembre 2026 ( AFP / Daniel BELOUMOU OLOMO )
La footballeuse camerounaise Ajara Nchout Njoya a dénoncé sur ses réseaux sociaux, fin août, la "vague tragique" de féminicides. "Être une femme au Cameroun ne devrait jamais être un risque", a-t-elle écrit.
Le mari de Géraldine a été arrêté quelques jours après les faits, à plus de 300 km de Yaoundé. Il nie avoir tué sa femme.
Pour Courage Anushuni, qui doit enterrer sa mère, une seule exigence: "Que justice soit rendue".

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